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Merci pour tout. Lettre à la mère - Chloé Radiguet

 

 

 

 

                Pour m’avoir à maintes reprises dit tes vaines bien que répétées tentatives
pour “décrocher" mon fœtus encombrant,

                et ainsi montré la force de mon instinct de survie,

                merci.

 

                Pour t’être débarrassée de moi si souvent, dès ma prime enfance et jusqu’à la fin
de mon adolescence,

                et m’avoir ainsi confiée à d’autres qui ont su m’aimer, m’aider, m’élever,

                merci.

 

                Pour m’avoir à maintes reprises signifié ton agacement, voire ta répulsion, devant
mes élans d’affection réitérés,

                et ainsi  incitée à rechercher ailleurs tendresse et amour,

                merci.

 

                Pour t’être acharnée à me seriner le peu d’importance de ma laideur au regard
de l’intelligence dont tu m’avais dotée,

                et m’avoir ainsi convaincue de l’importance primordiale de la bonté,

                merci.

 

                Pour m’avoir à maintes reprises dit le plus grand mal de mon père qui jamais
ne te dénigra auprès de moi,

                et ainsi prouvé l’inutilité de la vengeance et les vertus du silence,

                merci.

 

                Pour t’être tout au long de ta vie complue  dans le mensonge et la tricherie,
 et m’avoir ainsi démontré l’inanité de l’hypocrisie et les mérites de la vérité,

                merci.

 

                Pour m’avoir, sur le tard, présentée avec orgueil comme le digne fruit de tes entrailles
avec bonheur porté puis éduqué,

                et ainsi confirmé la vanité de toute fierté,

                merci.

 

                Pour t’être néanmoins obstinée à juger monstrueuse ma vie de femme et non avenue
chacune de mes activités,

                et m’avoir ainsi confortée dans mes singularités,

                merci.

 

                Pour m’avoir contrainte de ton vivant, sous peine de mort, à faire le deuil de la mère,
                et ainsi libérée de toute peine à ta disparition, en m’offrant de surcroît une très inattendue tranquillité d’esprit,

                merci.

 

                Pour t’être éteinte, à mon grand soulagement sans avoir eu le temps d’éprouver douleur ni peur,

                et m’avoir ainsi définitivement prouvé l’injustice du monde humain,

                merci.

 

                Pour tout cela, merci.

 

Chloé Radiguet

Paris, septembre 2000


 

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