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Thème 2: La 36ème heure

Le sommeil du juste

Magali Tardivel-Lacombe

En faisant la queue à la caisse de la supérette, Danièle pense déjà au bon petit vin qu’elle ouvrira ce soir, sans raison particulière, juste pour le plaisir de s’offrir une soirée avec un peu de jazz. Et puis, diable, elle l’a tout simplement bien méritée, cette douceur ! Après une journée où sa main l’a encore fait souffrir le martyre, où la cadence de couture a été particulièrement élevée (la Saint-Valentin approche et les demandes en dessous, comme chaque année, vont au moins doubler en l’espace d’une semaine), où elle a fumé deux cigarettes par pause, où elle s’est pris le bec avec sa jeune péronnelle de collègue qui, avec ses airs de ne pas y toucher, fait celle qui a tout vu, tout entendu – bref, après tant de fausses notes, la détente n’est pas un caprice.

Elle remercie distraitement la caissière, ramasse la monnaie et sort. Avant de prendre le chemin de son immeuble, elle pose les sacs par terre pour mieux les agencer. Puis, parée à faire les quelques mètres jusqu’à chez elle, elle prend une inspiration, dit à voix haute « C’est bon, on y va » et se met en route. Tête droite et regard décidé, elle se sent, à cette minute précise, entièrement disposée au monde.

Un peu honteuse de ses absences de plus en plus fréquentes, elle n’y peut cependant rien : parfois, surtout quand la douleur de sa main frôle l’insupportable, au point qu’elle jurerait qu’un rat affamé la ronge de l’intérieur, elle se met en veille, comme un appareil électrique, capable sans y penser d’ouvrir une porte, de descendre un escalier, de fermer un robinet, de glisser une baleine entre deux morceaux de tulle, d’allumer une cigarette. Dans ces moments-là, elle perd conscience de ce qui l’entoure, et l’on peut même la toucher ou lui adresser la parole sans qu’elle s’en rende compte.

Elle s’immerge alors dans des souvenirs de jeunesse, qui lui rappellent qu’autrefois, elle a cru que le monde lui appartenait. Danièle a entrecoupé sa vie professionnelle de longues pauses : chaque fois qu’elle a rassemblé l’argent pour un billet d’avion, elle est partie. Ça a été la Chine, et aussi l’Argentine, et plusieurs fois le Québec, où elle a laissé un cœur brisé qui continue à lui écrire. Elle a toujours voyagé seule. Souvent, ses amis lui ont proposé de dactylographier ses lettres de voyage, pour qu’elle en garde une trace. Mais elle n’en a pas besoin : tout est consigné là-dedans, dans sa boîte ronde, comme elle dit.

Désormais proche de la soixantaine, même si elle se sent toujours l’âme frondeuse et le cœur prêt à l’aventure, ce n’est plus pareil. Son corps, qui s’émaille de toutes parts comme une vieille baignoire mise au rebut, commence à déclarer forfait. S’il avait résisté davantage, elle aurait continué. Mais elle a dû se résigner à être un peu plus sage. Résolution toute relative, puisqu’elle projette, au printemps, d’aller retrouver son plus ancien amant, au Québec. Après l’avoir rencontrée, il s’était promis, comme dans les romans fleur bleue, que ce serait Danièle ou personne. Et Danièle, la fille de l’air, a préféré faire sa route seule, tout en gardant un contact suivi avec cet homme pour lequel, malgré tout, elle a beaucoup d’estime. Le Québec, donc. Mais finie la cordillère des Andes, fini le Tibet, fini le Cap Nord. Quand la douleur n’irradie pas son bras gauche du bout des ongles jusqu’à l’omoplate, ce sont ses dents qui se réveillent et lui rappellent qu’il faudrait bien, un jour, retourner s’allonger sur le fauteuil verdâtre du dentiste. Il y a aussi ses foutues insomnies, contre lesquelles elle ne lutte plus mais qui, certains jours, l’asphyxient aussi sûrement que de pleines bouffées de chloroforme.

En rentrant chez elle ce soir, elle ne pense à rien de tout cela. La douleur de sa main reste somme toute raisonnable, ses dents se sont fait oublier, sa nuit a duré cinq heures ininterrompues – autant dire que, malgré les rudesses du travail, elle se sent bien. À sa sortie de la supérette, il lui a semblé que quelqu’un avait allumé la lumière dans la ville. Le ciel, pourtant, s’appuie bien bas sur les immeubles, et la nuit mettra encore du temps avant de s’installer et d’être éclairée par les réverbères. Mais elle ressent toujours cette impression de luminosité soudaine lorsqu’elle redevient disponible à ce qui l’entoure, à tel point qu’elle a tendance, depuis quelque temps, à faire exprès de s’absenter, juste pour ressentir l’agréable sensation de se réveiller au beau milieu de la rue et des gens.

Avec une acuité accrue, elle voit donc ces nuages massifs, ces bagues étincelant dans la vitrine du bijoutier, cette file d’attente à la poste qui déborde sur le trottoir, cette silhouette en forme de sept tirant par la laisse un chien à bout de forces, ce jeune homme qui dort la bouche ouverte dans sa voiture, d’un sommeil aussi profond qu’incongru à ce moment de la journée. Distinguer tout cela avec une précision horlogère et sentir qu’elle enregistre chaque détail dans sa mémoire lui procure une joie sincère, doublée par celle d’avoir enfin atteint sa porte d’entrée.

En montant les escaliers d’un pas tranquille pour ne pas arriver trop essoufflée à son sixième sans ascenseur mais avec vue sur le cimetière du Montparnasse, elle s’avoue que, malgré tout, un petit quelque chose ne va pas. Une ombre au tableau, dirait un peintre – une couille dans le potage, affirmerait-elle sans ciller pour déstabiliser un interlocuteur non averti. Quand elle atteint enfin le dernier étage, les poumons renâclant d’avoir tété trop de nicotine, elle a mis le doigt sur la cause de son malaise : le jeune homme dans sa voiture. Il lui est presque intolérable de voir quelqu’un dormir du sommeil du juste, ou plutôt quelqu’un être capable de s’assoupir n’importe où et n’importe quand. Toujours, un léger vertige vient lui rappeler à combien de reprises elle s’est levée les nuits dernières, et le nombre dérisoire de fois où elle a dormi plusieurs heures d’affilée. Le malaise vient certainement de plus loin encore, mais elle n’est pas disposée à y penser. Un anonyme surpris en flagrant délit de sommeil ne va tout de même pas lui gâcher sa soirée ! Surtout qu’elle vient de recevoir au courrier ses billets d’avion pour le Québec et qu’elle a ensuite découvert, en fouillant son placard à vin, une petite merveille de Cabernet Sauvignon de 1998. Elle n’a plus la moindre idée de la provenance de ce trésor, mais elle compte bien lui offrir un digne baptême du verre.

Les courses rangées, les stores baissés, elle sort quelques bougies, les allume avec les dernières flammes essoufflées de son briquet, vérifie la transparence d’un verre à pied qu’elle pose sur la table et enclenche la lecture d’un disque de Billie Holiday. Le temps que le vin s’aère et que les bougies saupoudrent la pièce d’orangé, et tout sera parfait. Elle autorise même son frère à faire une brève apparition dans sa mémoire, même si le moment n’est pas aux regrets éternels mais à la jouissance de l’instant. Tout compte fait, elle ne mangera rien, l’appétit coupé par les trop nombreuses cigarettes de la journée. Et aussi, la flemme de faire encore travailler ses mains fatiguées. Elle n’en comblera que mieux son éternel creux d’une heure et demie, une fringale qui a pris l’habitude de se déclarer aussi ponctuellement que la sonnerie d’un coucou, pour trancher l’ennui de la nuit dans le lard – sans jamais réussir, pourtant, à l’attaquer en plein cœur et à l’anéantir, cette lassitude nocturne.

Pendant des années, Danièle a cherché à attirer le sommeil vers elle. L’homéopathie et les somnifères en doses de rhinocéros, la musique traditionnelle andine et les berceuses enfantines, le décompte de moutons récalcitrants et la projection de paysages verdoyants sur son plafond, le yoga et les exercices respiratoires, le tilleul, la camomille et le cognac, le repos forcé sur le dos, sans bouger, en comptant jusqu’à 300 et plus : ruses et séduction ont échoué, comme autant de flèches de bois sur un char d’acier. Elle a même dans ses affaires un appareil d’hypnose, une sorte de disque sur lequel est peinte une spirale bigarrée et qui, quand on le branche, tourne de plus en plus lentement. Malgré le ridicule de l’objet, elle s’était dit que, pourquoi pas, cela pourrait l’aider et, le plus sérieusement du monde, après avoir lu la notice et préparé l’installation préconisée, elle s’était lancée dans une séance d’autohypnose. Elle s’en était tirée avec une grosse migraine dont elle n’avait réussi à se débarrasser qu’au bout de deux jours. Depuis, même si Carine, une collègue hypersomniaque – qui, quant à elle, dort douze heures par nuit en semaine et quinze en week-end – lui a conseillé l’acupuncture, elle ne croit plus être capable de recoudre les lambeaux d’un sommeil qui, chaque nuit, se déchire un peu plus.

 

Le lendemain, à six heures, la sonnerie de son réveil extirpe Danièle du mauvais sommeil qui a fini par daigner venir, à quatre heures et quelques. La cafetière crachote ses dernières gouttes quand Danièle, engluée dans les restes d’un rêve désagréable, pose les pieds par terre. Chaussée d’une seule pantoufle, l’ensommeillée se traîne jusqu’à la cuisine et avale une tasse de café noir. La douche n’a pour effet, comme d’habitude, que de crever la bulle trouble aux remugles de tanière qui l’entoure chaque matin. Humide et frissonnante, elle sent la lavande en sortant de la salle de bains, mais n’en reste pas moins hébétée de fatigue. Elle aurait presque envie de trouver un emploi de nuit, qui lui permettrait, enfin, de dormir tout le jour, même si elle pressent que Morphée, avec une espièglerie qui frôle la cruauté, ne trouverait rien de mieux que de s’échapper vers les premières heures de la nuit, celles où il lui faudrait commencer à travailler. Nue, les épaules à moitié couvertes d’une serviette de toilette, un pied toujours sans chausson, elle retourne boire quelques gorgées de café, avant d’attraper ses vêtements. Une troisième tasse de café, quelques touches de mascara sur les cils, une quatrième tasse, les chaussures lacées, le fond de la cafetière avalé, la veste enfilée, et la voilà sortie.

Le trajet en métro ne la débarrasse pas du malaise diffus avec lequel elle s’est levée. Arrivée juste avant l’ouverture de l’atelier, elle esquisse son premier sourire de la journée en voyant que Carine attend déjà devant la porte. Hormis son médecin, c’est la seule personne à qui elle parle de ses insomnies. Même si elles souffrent de maux inverses, elles se comprennent, et surtout nourrissent la même fascination pour leurs rêves. Justement, ce matin-là, Danièle a besoin, entre deux bouffées de cigarette, de se débarrasser de celui qui l’a envahie à l’aube.

– Tu vois, mon frère a toujours été un peu tête brûlée, mais dans mon rêve, je trouvais qu’il y allait fort. Surtout, après toutes ces années sans se voir, il n’avait rien trouvé de mieux à faire que de venir chez moi à cheval, comme si c’était le truc le plus normal du monde ! En plus, au bout d’un moment, je me suis rendue compte qu’il s’était carrément endormi sur son cheval !

– Pour moi, tu sais, tout cela est très clair…

Carine n’a pas le temps de développer son explication : la porte de l’atelier s’ouvre, il faut filer se mettre au travail. Écrasant avec un soupir sa cigarette, consumée jusqu’à la base du filtre, Danièle se dit qu’elle lui téléphonera une fois la journée terminée, pour connaître son opinion sur ce rêve. Les deux femmes, qui ne travaillent pas dans la même pièce, n’ont que peu d’occasions de prendre leurs pauses ensemble, surtout dans une période aussi chargée que celle qu’elles traversent en ce moment. Danièle devra se contenter de la présence bruyante de sa jeune collègue, avec qui elle n’a pas envie d’échanger la moindre parole, fût-ce des banalités. De toute façon, les machines à coudre vont bon train, saturant l’air de claquements colériques, sans respirations suffisamment longues pour permettre les discussions.

Le nez sur sa table de travail, Danièle enfouit son envie de dormir et les images dérangeantes de son rêve sous les chutes rouges et roses de soie et de satin, de tulle et de dentelle et, lorsqu’elle ramasse les morceaux de tissu tombés par terre pour aller les jeter dans la grande poubelle, c’est comme si elle se débarrassait une bonne fois pour toutes de ses préoccupations. La couture l’a tellement absorbée, happée dans l’envie forcenée de maîtriser ses gestes et la douleur de sa main gauche, qu’elle a fini par oublier son réveil pénible.

Et ainsi passe la journée. 

Dans le métro, Danièle a réalisé, en lisant la date du journal par-dessus une épaule, que deux mois exactement la séparaient de ses retrouvailles avec son Québécois amoureux, qu’elle n’ose pas appeler son amoureux québécois. Secrètement, elle espère être prise d’un de ces coups de tête qu’elle s’autorise moins souvent depuis qu’elle se sent s’user. Rester là-bas, avec lui, après tout pourquoi pas. Elle finirait bien par ne plus rire de leur accent et par être des leurs, le cœur ouvert en grand même l’hiver, sous les épaisseurs de pulls et de blousons. Rien n’est impossible.

En sortant du métro, elle suit le fil de ses pensées comme une route distraite. Ce qui ne l’empêche pas de remarquer, devant la supérette, la voiture avec le jeune homme. Béatement renversé sur le fauteuil du conducteur, il dort tout le sommeil de la Terre. « C’est le même qu’hier, mais tout va bien, pense Danièle machinalement. Pas de signe extérieur de putréfaction ». Et, aspirée par ses sentiments outre-atlantique, elle continue de marcher. Pourtant, plus elle s’approche de chez elle, plus le souvenir de son frère s’impose, comme pour faire écran à sa joie. Autour de son appartement, le rêve de la nuit précédente rôde encore, en quête d’un nouveau méfait à accomplir.

Essoufflée, elle vient de gravir ses six étages et d’entrer chez elle quand subitement, une panique aussi violente qu’irrépressible éclate dans sa poitrine. Sans plus réfléchir, les gestes désordonnés, elle pose son sac, reprend ses clés, sort en claquant la porte.

Depuis plus de trente ans que son frère est décédé, Danièle ne s’en est jamais tout à fait remise. Un beau jeune homme adulé par les siens, unanimement aimé par ceux qui ne le connaissaient qu’à peine, un amuseur de foules qui, plutôt que chauffeur routier, aurait tout aussi bien pu, avec un peu d’entraînement, prendre la succession de Coluche.

Les mains de Danièle tremblent tellement qu’elle renonce à verrouiller son appartement. Elle manque de s’effondrer dans les escaliers – affolées, ses jambes, désaccordées, presque désarticulées, ses jambes.

Un jour, sur une aire d’autoroute où ses pitreries étaient connues de tous, le frère de Danièle était resté endormi jusque tard dans la cabine de son camion.

Dans la rue, elle traverse le boulevard en trombe, entre des klaxons furieux, saute par-dessus le caniveau plein d’eau, réussit à esquiver deux jeunes cadres cravatés, s’agrippe à un poteau pour ne pas perdre l’équilibre, rentre de plein fouet dans le corps mou d’une grosse dame, pour enfin arriver, hors d’haleine, au bord du malaise, devant la supérette.

Les autres routiers, goguenards, avaient regardé le frère de Danièle, riant de voir qu’il n’en faisait encore qu’à sa tête avec les horaires, sans se douter une seconde que ce matin-là, le clown avait rencontré la faucheuse : rupture d’anévrisme.

Devant la supérette, la voiture stationne toujours au même endroit. Le siège conducteur, redressé, est vide.
                                                                                                                                                                                                                                

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                    Thème 2 La 36 ème heure


ET AVEC CECI ?


                                                                    Eve Roland

- Je suis désolée, nous n'avons plus de 36ème heure.
- Pardon ?!
Je (me) répète. La cliente s'appuie d'une main au comptoir. Le choc est rude. Il y en a qui ne s'habitueront jamais.
-   Mais… comment est-ce possible ?
- Le stock est épuisé.
- En si peu de temps ?
- Oh, vous savez… le temps, aujourd'hui, ça ne veut plus dire grand chose.
J'affiche le sourire référence 3045 B, on ne plaisante pas avec ça, nos clients ont droit aux plus beaux sourires disponibles en catalogue. Ça aide.
- J'ai encore quelques 38èmes avec des points-retraite garantis, une 37ème avec coupe-file permanent aux files d'attente pour la machine à café - ça vaut le coup d'étudier la question, non ? ce modèle est très très bien parti. Tout le reste, c'est rien que des 39 et 40èmes ! J'ai aussi… si vous êtes courageuse je me penche par-dessus le comptoir et lui glisse à l'oreille tout un lot de 41èmes qui viennent d'arriver et je peux vous assurer que, d'ici peu, ça vaudra de l'or !
- Sans blagues ?
- Hin, hin…
Elle hésite. Elle ne me croit pas, bien sûr. Si elle savait !… Je suis pourtant bien placée pour les renseigner, mais voilà : je les connais, mes clients, toujours à vouloir marchander, jamais satisfaits de ce qu'il y a en rayon, ils s'imaginent que je les planque, mes 36èmes, que je les garde pour moi ? Merci bien, pas si bête, je sais ce que je risque, moi - mais eux, on dirait qu'ils vivent encore au siècle dernier ! à croire qu'ils ont déjà oublié la Règle.
- Mademoiselle…
- Vouiiii ?
Si on était encore au XXè siècle, je regarderais la pendule pour bien lui montrer qu'elle abuse un peu, mais aujourd'hui - tatoués, qu'on est, sous la peau… Une petite horloge intégrée, tout le monde à la même heure - un moyen simple et efficace pour pointer, par exemple : suffit de montrer son poignet du côté de la petite bosse où se trouve ton numéro d'identification, pile devant la cellule photoélectrique, et bip ! te voilà re-con-nu. Moi, je trouve ça très pratique. Et comme c'est le service du personnel qui te règle ton heure de réveil en fonction de tous tes paramètres perso, tu risques ja-mais d'être en retard. Surtout depuis que les transports en commun ont été automatisés. Ça roule ! un vrai tapis volant…
Alors, Mamie, tu te décides à les acheter, tes heures, sinon il va t'arriver des bricoles…
- Vous n'auriez pas… encore une petite 35ème, même au prix fort ?
Tous pareils, je l'avais bien dit.
- Enfin madame sourire 8460 Z comme Zorro, celui qui règle tous les problèmes chèèère madame…vous savez bien que c'est impossible.
Je baisse subtilement la voix.
- Vous savez bien qu'aujourd'hui, la 35ème n'est plus négociable, et que si, par erreur, je dis bien par ERREUR parce qu'en principe, elles ont complètement disparu du catalogue… si, donc, vous trouviez quelque… revendeur disposé à vous fournir en 35ème vous vous exposeriez à des ennuis très graves !
La dame ferme les yeux, elle est au courant, oui. Mais…

- Toute personne en possession de 35 heures ne pourra plus accéder qu'aux services limités de la Salubrité Sociale… Et, en cas d'alerte-pollution, ses demandes de tickets d'alimentation et d'eau potable seront automatiquement redirigées vers les services compétents… vous savez ce que ça veut dire !
La dame rouvre les yeux, ouvre la bouche. J'attends.
- Bon. soupir Alors, mettez-moi cette 37ème, après tout… je pourrai au moins boire un café quand j'en aurai envie.
- Braaaavo !
Je me tourne vers l'écran du turbordinateur.
-   Oh ! pendant que nous parlions, elle a été vendue.
Sourire numéro 4444 U.
- C'était la dernière. Je suis désolée. Je vous mets une petite 38ème ? Allez, pour la peine, je vous offre un badge. Vous en avez de la chance : aujourd'hui, ils sont roses.
                                                                                                                                      Eve Roland
                                                                                                                                                             

Thème 2: La 36° heure

                                            UNE TRENTE-SIXIEME HEURE

                                                           Meryem de Lagarde

En s’arrêtant à une terrasse de café on sort du mouvement continuel de la ville et de la marche, on se met sur le bord, on écoute comment se prolonge la vie à l’extérieur. Bière jaune, marroniers brulés, un opentour à deux étages passe sans personne à l’intérieur. Sur la banquette au fond de la terrasse où je me suis assise, un vieux Libé plié, du 28 décembre 2007,

La durée légale du travail en France vit-elle ses derniers instants ?…  François Fillon se demande « à quelles conditions de validité devrait être soumis un accord d’entreprise, pour qu’il puisse librement déterminer les règles applicables en matière de durée du travail…

Rectangle d’ombre rouge produite par le store, un groupe d’antillais sur le trottoir, et leurs voix, pleines de trainailles et de science sur tout.

Volutes, torsions, drapés, gestes en tensions, bustes contorsionnés, les personnages du char de la place de la nation sont dissimulés par des feuillages…

On se croit sur la rive d'un fleuve. On dirait toi, arrivant de l'autre côté de l’avenue large, jambes solides sur série de bandes blanches,

autrement dit : comment supprimer la durée légale du travail, seuil à partir duquel sont comptabilisées les heures supplémentaires et leur majoration à 25 %  ?

Visages incroyables qui passent devant moi, volumes des têtes détourées par un soleil bas, je regarde ouest-nord-ouest. Le soleil attrape ceux qui arrivent et brûle leur dos. Chaque visage provoque un coup imperceptible à l’intérieur, chaque visage sombre.

Une fille blonde nie quelque chose en bougeant son profil allongé, un homme avec un blouson, entre lunettes et moustache, à qui sa maigreur donne un air emprunté, un très vieil homme serre une bouche sans lèvres, un homme jeune, immense, me jette un sort en m’apercevant le regarder, un autre à la peau cuivrée écoute ses talons sur le macadam, un peu d’or au cou d’une chemise noire, une femme au visage maigre, aux pas mécaniques, tord une bouche qui réfléchit…

…  une durée légale du travail à un niveau plus élevé que 35 heures, ferait faire des  économies au gouvernement. La trente sixième heure serait une récupération par l’état d’impots sur le revenu…

Une voiture de police avec une rampe de lampes clignotantes hurle. Des rescapés de l'autre rive abordent en s'étirant. Deux filles jeunes, débordées par un flot parlé, absorbées. Des gens aux visages pensifs s'embarquent pour traverser.

… ces heures travaillées au-delà de la trente-cinquième heure ne bénéficieraient plus du régime de la loi Tepa, et des avantages qui y sont attachés : exonérations de cotisations sociales et défiscalisation…

Des foules de feuilles oblongues conversent avec un vent doré. Pascale m'a dit que tous les marroniers de Paris étaient malades :

- Regarde leurs feuilles rabougries… Il n'y en a plus pour longtemps !

Vissée sur ma banquette je n'irai pas voir derrière quelle construction le soleil bas bascule. J’imagine que tu t’assois à mon côté, que tu raconte une blague, la bière pétille dans les chairs obscures, et hors du store, le soleil oblique marque autour des gens leurs figures enluminées,

… ce n’est pas la durée légale du travail qu’il faudrait augmenter, mais d’une manière générale, les possibilités d’agir…

cette dernière phrase, c’est moi qui la murmure à la fin du texte imprimé que mes yeux ont parcouru. C’est mon commentaire, ou comment je situe l’article à l’intérieur de la réalité de l’avenue large et du jaune pollué. Suggérée par le journaliste, Luc Peillon, cette phrase dessine ma position, assise à  une terrasse, entre ceux qui marchent et ceux qui parlent, essayant d’agir…

Largeur de l’avenue-fleuve devant l’ombre du café. Le soleil rase encore la ville, flot de lumière jaune et polluée, les voix des gens à la terrasse, chacun prend des nouvelles, des détails de l’autre, comme autant de points précis à vérifier, et moi, repliant le journal sur le siège d’à côté, vide, je me remet à chercher les détails d’un corps sans bornes, celui de ton histoire passée…





Thème 1 : La supression de la Direction du Livre et de la Lecture au Ministère de la Culture




La culture sous Sarkozy
Bigard + désengagement de l'Etat + manque d'ambition

 Dupin

«  Ce sont de bien maigres économies pour de bien grands dégâts ». Victor Hugo était applaudi l'autre jour par des dizaines de metteurs en scène, comédiens et auteurs, réunis au théâtre de l'Odéon. Les restrictions budgétaires – le subventionnement public est indispensable aux créations – ont mis le feu aux poudres. Mais c'est l'ensemble de la politique culturelle du gouvernement qui suscite l'alarme, sur les planches mais aussi dans le cinéma, la musique, la danse, l'opéra, les arts, la littérature...6% en moins ici, 4% là... C'est le pouvoir d'achat de la création qui s'affaisse sous les coups de boutoir d'une logique qui mesure la culture en fonction de ses coûts et la juge comme une charge dans l'univers du marché.

C'est d'ailleurs en parlant d'une marchandise que la droite avait présenté ses ambitions lorsqu'elle avait proclamé « le ministère de l'économie de la culture ». Il faut croire qu'à la bourse des valeurs, ce domaine est en baisse puisque nous voilà confrontés au ministère de la culture à l'économie. On vient d'échapper tout juste – et ce ballon d'essai crevé, les projets reviendront- à la possibilité de vendre des collections des musées. Mais pas à la distinction toute particulière de JM Bigard comme incarnation de la culture française pour la visite des caves du Vatican et de Saint-Jean de Latran... Quant à la ministre qui se dit « blessée » par la révolte des créateurs, elle prétend que « tout le monde est conscient qu'on est aujourd'hui dans une fin de cycle ». Une manière doucereuse de lancer au monde du théâtre: Fini de jouer!

« L'économie du spectacle vivant est asphyxiée, relève le metteur en scène Arnaud Meunier. L'idée même de service public de la culture est gravement mise à mal ». C'est une conception même de la culture, héritée d'une longue tradition française à laquelle Malraux, Duhamel ou Deguy à droite, apportèrent une belle contribution institutionnelle, qui est aujourd'hui mise à mal. Elle ne serait plus qu'un terrain de jeux du profit, un divertissement anodin, le plus petit facteur commun. A exploiter en règle et en prospective, comme l'envisage le rapport Jouyet sur « l'économie de l'immatériel ». L'état d'urgence proclamé par les artistes de l'Odéon s'accompagne de l'intention de dépasser les corporatismes ou les divisions d'intérêt et de se préoccuper de l'ensemble de la société. « Tout ce qui gêne et qui pense est actuellement gênant, s'indigne Didier Bezace du CDN d'Aubervilliers. Les gens vont mal, bouffent mal, sont mal logés et en plus on voudrait les priver de ce que nous faisons: raconter des histoires ».

La montée d'une colère sociale peut permettre de mieux entendre les revendications des créateurs – belle alliance du pain et des roses – et étouffer la rengaine sur les privilégiés, une fois destinée aux artistes, une autre aux cheminots ou aux étudiants. « La culture est la force humaine qui découvre dans le monde les origines d'un changement et lui en fait prendre conscience » disait l'écrivain italien Elio Vitorini. Ce débat ne plane pas dans l'éther des idées quand l'actualité aurait les mains plongés dans le cambouis. Ce qui se joue, c'est la place dévolue à la culture, et singulièrement à la création. Cette dernière est trop souvent délaissée  au profit de la seule diffusion de spectacles et à la promotion de « ce qui plaît » comme si le grand public se destinait à une éternelle répétition du spectacle télévisé. C'est à l'imagination qu'il faut donner plus de pouvoir.


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Thème 1

Que ceux qui veulent lire la Princesse de Clèves*
se démerdent…

                                                              ¨    Virginie Lou                                                             

La suppression pressentie, puis officiellement suggérée, de la Direction du Livre et de la Lecture méritait une tenue de camouflage. On nous a vendu de la rumeur ; on nous vend du suspense en attendant l’avachissement des professionnels sur les plages pour balancer le Scud au coeur du dispositif.
Que la DDLL soit réduite à un croupion ou diluée dans les trois instances du ministère de la « culture », quelle importance ? Il s’agit de l’étouffer. Si la disparition de cette institution n’est pas anodine, il y a plus grave encore : c’est toute la culture qui sera verrouillée par les deux valeurs cardinales de la bourgeoisie, le patrimoine et le commerce.

Ce qui disparaît du vocabulaire, dans le cas du Livre, c’est le mot lecture. Avoir une politique de la lecture, c’est admettre que la transmission culturelle ne va pas de soi, que l’Etat a le devoir de pallier les injustices sociales.

Le ministère de la culture, aujourd’hui, considère que ceux qui lisent, liront. L’oligarchie n’assure que la pérennité de ses privilèges. Pour preuve, la « commission Livre 2010 », impulsée par Donnedieu de Vabres et prélude aux ajustements actuels, n’avait invité, à la table ronde consacrée aux « lieux de médiation du livre », que des responsables de salons du livre et des journalistes.
Que ceux qui ont découvert Proust dans un salon lèvent le doigt.

Une autre table ronde, intitulée « développement de la lecture chez les publics éloignés du livre », invitait les bibliothécaires à s’adjoindre une officine de l’ANPE, un bureau de poste, un sex-shop, que sais-je, pour drainer les pauvres vers les bibliothèques. Quantité de bibliothécaires militants pour la démocratisation de l’accès au livre voient sans doute des solutions dans cette « ouverture ». Reste que le seul lieu où TOUT LE MONDE entre, ce n’est pas à la bibliothèque, c’est à l’école. C’est là qu’il faut des moyens, des profs et des financements, pour que puisse naître chez TOUS le désir des livres. Je me souviens de ce jour où, assise sur la margelle du puits des Granges de Port-Royal, j’ai lu à un groupe d’ados de Trappes « Les deux infinis » de Pascal, dans un silence religieux, rompu par Ali, estomaqué : « Balèze, Blaise ! » Inaccessible, la littérature ?

N’entrons pas dans le détail de cette commission du Livre 2010, le constat serait répétitif. Observons que cette opération a donné naissance à un bidule, 3 semaines après la non annonce de la disparition probable de la DDLL : le « Conseil du livre ». Le bidule rassemble 7 fonctionnaires de divers ministères (plus deux politiques), et 7 éditeurs (plus le représentant du syndicat de l’édition). On ouvre l’auguste porte à 1 représentant des auteurs, 1 des libraires (plus le délégué du syndicat de la librairie), 1 des bibliothécaires, 1 des DRAC. Le comité du « Livre », c’est l’Etat au service des acteurs économiques.

Et les éditeurs de se réjouir qu’ainsi avec sollicitude le Pouvoir se penche vers eux !
Car l’édition va très bien, c’est un secteur à bichonner, et gageons que même les petits fours de Fauchon, à ce niveau de « responsabilité », sont rentables. L’édition va très très bien.
C’est la pensée qui foutrement va mal.


*«L'autre jour, je m'amusais (…) à regarder le programme du concours d'attaché d'administration. Un sadique ou un imbécile, choisissez, avait mis dans le programme d'interroger les concurrents sur la Princesse de Clèves. Je ne sais pas si cela vous est souvent arrivé de demander à la guichetière ce qu'elle pensait de la Princesse de Clèves...» Sarkozy.
http://www.liberation.fr/rebonds/218279.FR.php?mode=PRINTERFRIENDLY


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Thème 1

La culture sous Sarkozy
Saccage du service public

Dupin

RGPP: quel est donc ce nouveau sigle contre lequel les citoyens n'ont pas fini de descendre dans la rue? Depuis le mois de décembre, le ministère de la Culture vit au rythme de cette « révision générale des politiques publiques » ou RGPP, censée « maîtriser et rationaliser les dépenses publiques tout en améliorant la qualité des politiques publiques ». La rue de Valois est le premier cobaye de cette réforme qui pourrait entraîner la transformation des musées nationaux en établissements de droit privé, le rattachement des Monuments historiques aux collectivités locales et la privatisation de l'archéologie préventive. Cela, ajouté à l'objectif de non-remplacement d'un fonctionnaire sur deux partant à la retraite, fait que le personnel du ministère de la Culture tire la sonnette d'alarme. D'autant que, dans un document publié par la presse, on apprend que les différentes directions ont été sommées de mesurer « le risque politique et social » de trois scénarios à l'horizon 2009/2011: une stagnation en volume des crédits et des moyens en personnel, une baisse de 10% et une autre de 20%.

Les agents du ministère de la Culture ont donc manifesté pour protester contre les effets de cette nouvelle réforme de l'Etat. Dans une lettre ouverte adressée au premier ministre, l'Intersyndicale écrit: « L'objectif de votre politique est fondamentalement de remettre en cause la légitimité de l'engagement historique de l'Etat en matière de promotion de la diversité culturelle aux fins non avouées de livrer la culture à la logique du marché ». Les syndicats ont également alerté sur le fait qu'il s'agissait d'un des premiers ministères à faire l'objet d'une réorganisation entrant dans le cadre de la RGPP et que, à ce titre,  il servira de modèle pour l'ensemble des services publics.

Avec ce nouveau jouet, Sarkozy qui portait déjà le fer sur « l'échec de la démocratisation culturelle » pour justifier un renforcement du financement privé, tente de mettre définitivement un terme à l'exception culturelle française.




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Juillet 2008, L'Hippocampe sur Radio libertaire _____________________________________________________________________________________________________
Dominique Dussidour, lue par Laurent Grisel.    
 
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