Road Writing, chroniques inédites de Lou Morin maître verrier,
et motarde.
Voyage en Suisse
«Ciel gris, rythme saccadé, pas assez coulé pour entamer une dérive de la pensée. Aspiration vers le bas de toutes les idées noires, de tout ce qui empêche d’aller plus loin, mais comment ne pas
se faire aspirer soi-même ?
Pourtant, au loin, une lueur. Au détour d’un virage, je l’aperçois, plus vive, plus vraie au fur et à mesure que nous grimpons. Les motos tractent leur lourd fardeau et le col se rapproche. Les
nuages se dissipent. Un dernier virage et la lumière jaillie... C’est la neige ! Les neiges éternelles.
2500 m indique le panneau. Nous nous arrêtons comme pour jouir plus longtemps de ce bain de lumière, de promesses, de possibilités. Nous savons qu’il faudra redescendre mais rien ne presse.
Regarder suffisamment longtemps ce qui est beau pourra peut-être nous confondre avec ce paysage, avec la nature environnante qui nous enveloppe. Faire partie intégrante du décor, voilà ce qu’il
me plairait.
Les motos grondent, nous voilà repartis. Le temps imparti est écoulé et une longue descente se profile à l’horizon. De ce coté, il n’y a plus de nuage et nous emportons avec nous un peu de cette
lumière qui fondra peut-être comme la neige à la première épreuve. Car la chaleur qui nous entoure n’est encore qu’extérieure et superficielle. Le feu du dedans n’est pas atteint.»
Jardins de Chaumont
En descendant la côte de l’entrée des jardins de Chaumont, un coup de vent m’a frappée au visage. Annonce d’une mini-tempête ?
Une légère pluie fine s’est abattue sur les corolles de fleurs asséchées et tendues vers le ciel. Les gouttelettes sont venues perler les pétales ouvertes en attente de cette rosée inespérée, que
les brumisateurs n’arrivaient pas à offrir. Une petite bourrasque a continué de décoiffer les fleurs ballottées en tous sens, et l’une d’elles est venue se poser délicatement sur le papier. Petit
fragment de lumière parmi les morceaux épars, éparpillés, exposés dans leur nudité naturelle. Recolorés, tout d’un coup, par un soleil qui s’est souvenu que c’était l’été. Les quelques traces
d’humidité ont instantanément disparu derrière les mirages de la chaleur ressuscitée.
Et le temps s’est recomposé...
Attente à Agonge
C'est l'heure où les animaux diurnes se taisent les uns après les autres. La luminosité se transforme en reflet et le grillon entame son
chant. La pénombre se fait une place parmi les ombres. Le mystère s'épaissit. Des bruits incongrus, des couleurs étranges, l'imagination bât son plein. Mélange de peur et de délice, de liberté et
d'encerclement, de torpeur et de refroidissement. Les fantasmes s'imposent aux désirs conscients, au plaisir. Engourdissement de la vue, exacerbation de l'ouïe, la nuit succède au jour, l'ombre à
la lumière. Les ténèbres sont étrangement calmes, faussement endormies. Résonance du cri d'un insecte dans la maison délabrée, bruit de pluie dans les feuilles des peupliers, tout est sujet
d'immensité. Les moustiques attaquent avec frénésie et mon cœur bat. La vie est là.
Bruit d'ailes intérieures
Des bruits de pas qui s'approchent, puis s'éloignent. N'ont fait que passer. Où suis-je ? J'entends des voix. Plusieurs conversations. Des voix d'hommes. La
circulation aussi. Plus loin. Mais pas tant que ça. Comme s'il y avait une route et un carrefour, car les moteurs se calment. Les véhicules s'arrêtent. Un stop ? Un feu ? Où suis-je ?
Une rumeur aussi, plus distante. La mer ou une autoroute ? J'écoute. C'est régulier. Une voie rapide.
Que se passe-t-il ? Je ne vois rien. Je ne sens pas mon corps. Suis-je paralysée ? Aveugle ? Je ne ressens aucune douleur. Juste les sons. Les odeurs aussi. Cigarettes, goudron, gaz carbonique.
Et je devine une chaleur, et le souffle du vent. Fait-il soleil ? Je perçois... des couleurs. Comment est-ce possible ? J'entends un rouge. Pas comme une onde ou une vibration. Non, j'éprouve un
rouge. Mais quel rouge ? Un soleil couchant ? Le sang qui palpite ? C'est au-delà. L'infra-rouge peut-être. Comme un passage, une porte vers... une autre conscience.
Je glisse. Mais où, dans quoi ? De l'eau ? De l'air ? Je ne devine pas mon corps. Ai-je un corps ? Je ne me rappelle de rien. Je sais ce qu'est la mémoire, cependant je n'en ai pas. Je n'en ai
pas besoin. Pourquoi ?
J'ai l'impression de m'éclairer. Le rouge passe de l'orange au jaune. Je ne vois rien mais j'éprouve une telle force lumineuse. Je ne sais pas si la lumière me pénètre ou si c'est moi qui
l'expulse.
Je deviens vert. Je suis à la croisée des chemins. Entre ciel et terre. Ça y est. Je sais maintenant. C'est dans l'air que je plane. Dans le ciel. Je suis bleu. Turquoise puis outremer. Violet !
Dernier passage, l'ultra-violet. Et la chaleur augmente. Je brûle. Je ne ressens pas de douleur mais je sais que je me consume. Je disparais, je me dissous. Je ne suis plus que cendres,
poussières, fumées. Pourtant, maintenant, je vois ! Pas avec des yeux, mais je vois la totalité de la conscience, du Tout, du Néant et de la Création. Je suis... je suis le Phénix.
( copyright Lou Morin )
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